samedi, mars 05, 2005

Comment donner un médicament à un chat

Comment donner un médicament à un chat...
1) Prendre le chat sous le bras comme un bébé. Appuyer sur les joues avec les doigts d'une main en tenant le cachet avec l'autre. Quand il ouvre la gueule, y mettre le cachet et le laisser fermer la gueule et avaler.
2) Ramasser le cachet et récupérer le chat derrière le canapé et répéter le point 1)
3) Récupérer le chat dans la chambre et jeter le cachet humide.
4) Prendre un nouveau cachet et le chat dans le bras gauche en retenant les pattes arrières avec la main gauche. Forcer les mâchoires ouvertes et enfoncer le cachet au fond de la gueule avec l'index droit. Tenir la gueule fermée et compter jusqu'à dix.
5) Récupérer le cachet dans l'aquarium et le chat sur l'armoire. Appeler un ami.
6) S'agenouiller par terre en tenant fermement le chat entre les genoux, et en tenant les pattes avant et arrière. Ignorer les grognements sourds du chat. L'ami tient la tête du chat fermement avec une main tout en enfonçant une règle en bois dans sa gueule. Faire glisser la pilule le long de la règle et frotter vigoureusement la gorge du chat.
7) Enlever le chat de la tringle à rideaux, et prendre un nouveau cachet. Noter qu'il faudra remplacer la tringle et réparer les rideaux. Balayer délicatement les figurines brisées, tombées de la cheminée pour les recoller plus tard.
8) Envelopper le chat dans une grande serviette et demander à l'ami de se coucher sur le chat, avec seulement la tête qui dépasse sous le bras. Mettre le cachet dans une paille, forcer la gueule ouverte avec un crayon et souffler la paille dedans.
9) Vérifier l'étiquette pour être sûr que le cachet n'est pas dangereux pour les humains, boire un verre d'eau pour enlever le goût et mettre un pansement sur l'avant-bras de l'ami et frotter le sang sur le tapis avec de l'eau froide et du savon.
10) Descendre le chat de la cabane du voisin. Prendre un nouveau cachet. Mettre le chat dans un placard et fermer la porte sur son cou, avec seulement la porte apparente. Ouvrir la gueule avec une cuillère a dessert. Envoyer le cachet dans la gorge avec un élastique.
11) Prendre un tournevis dans le garage et revisser la porte du placard. Appliquer une compresse froide sur la joue et vérifier la date de dernier rappel anti-tétanos. Jeter le tee-shirt et en prendre un autre dans la chambre.
12) Appeler les pompiers pour descendre le chat de l'arbre en face. S'excuser auprès du voisin qui a foncé dans la barrière en évitant le chat. Prendre le dernier cachet.
13) Attacher les pattes avant aux pattes arrières avec de la ficelle de jardinage, et fixer le tout au pied de la table de salle à manger. Mettre des gros gants de jardinage et ouvrir la gueule avec une clé 13. Enfoncer le cachet dans la gueule, suivi d'un gros morceau de filet. Tenir la tête à la verticale et verser 250 cl d'eau dans la gorge pour faire descendre le cachet.
14) Demander à votre ami de vous conduire aux urgences, pour que le médecin mette des points de suture aux doigts et à l'avant-bras, et enlever les résidus de pilule de l’œil droit. Commander une nouvelle table, sur le chemin du retour.
15) Appeler la SPA pour qu'ils récupèrent le chat et appeler l'animalerie pour demander s'ils ont un hamster.

dimanche, février 20, 2005

La Compagnie Générale Péninsulaire

La Compagnie Générale Péninsulaire a son siège au Havre, dans une tour de vingt étages qui domine le port comme une mère abusive s'impose sur son enfant. C'est elle que l'on voit lorsque de la passerelle d'un bateau, on assiste à son entrée dans le bassin, juchée comme un phare sur une avancée, au milieu de la citée industrieuse. Où que l'on aille, où que l'on s'amarre, cette tour affirme son pouvoir sur le royaume aquatique, ancestral et fabuleusement prospère de la navigation. Ce royaume que l'on voit ici s'agiter, procréer, s'étendre, s'affairer, dans un climat qui oscille sans cesse entre la fin du monde et la naissance d'un autre. C'est la maison d'Hermes, tout cela, c'est la patrie des hommes qui échangent entre eux, pour le meilleur et pour le pire, leurs histoires cumulées, leurs richesses et leurs pauvretés, pour tenter de maîtriser l'espace divin de leurs faibles moyens humains. Que de vies se sont éteintes depuis des siècles, que de larmes et d'efforts pour dompter la mer, pour lancer autour du globe un réseau de routes civilisées, des ponts et des viaducs, dans l'espoir frénétique d'amarrer un continent à l'autre, de tracer des voies pour que les mondes humains ne fassent plus qu'un. La peur du vide, toujours, la peur de l'étrange océan et de son univers fabuleux. Alors, pour conjurer leur éparpillement, les hommes ont construit des cathédrales, des nefs gigantesques, des arches bibliques, qui sillonnent les eaux pour que jamais l'on ne puisse dire qu'il existe quelque part un lieu que la race d'Adam n'a pas dompté. Et depuis, les mondes sous-marins s'habituent à ce que les bateaux voguent au dessus d'eux. Quelques fois, il en tombe un, une carcasse, un tombeau, un cercueil en fer. Et pourtant, malgré tout, les hommes résistent; toujours il en passe, toujours il en tombe, et jamais cela ne s'arrête. Les bateaux sont maintenant maîtres, dans ce royaume des mers. L'eau peu à peu s'est habituée à les porter, contrainte cependant, esclave involontaire. Les vagues qui lèchent les croupes des monstres marins sont sommées de les soutenir, de les servir aussi longtemps qu'ils règneront. Et ici, au Havre, la richesse des bâtiments qui bordent les quais montre avec une insolente tranquilité la puissance des compagnies maritimes, des affréteurs et autres armateurs, la main-mise de ces machines sur les flots de notre terre. Et cependant, cette tour, sur sa péninsule au milieu du port, semble souveraine, bien plus que les autres. Il y a en elle tout un univers de chargements, déchargements, routes maritimes, croisières, lignes régulières, tout un langage où voguent les mots de conteneurs, de méthaniers, de cargos, de cales, de cheminées et d'amarres, de paquebots étincelants de blancheur sous le soleil des caraïbes ou des îles grecques. c'est une caverne merveilleuse et les murs, comme les meubles, exhalent des odeurs étrangères, lointaines, des sources du Mékong aux montagnes du Brésil, épices brûlantes, miel onctueux, fleurs salées. Senteurs amères des océans du monde entier, des coquillages accrochés aux ancres des bateaux, des vents qui soufflent dans les passerelles. Cargaisons exotiques, matières premières du plus grand prix, combustibles ou passagers, toutes les marchandises transportées sont traduites ici par des chiffres, des plus et des moins, des tableaux et des graphiques, quel que soit le port de chargement et celui où l'on s'en débarasse. Car ce n'est pas de la poésie, tout cela, il s'agit d'affaires, et des plus sérieuses. La puissance, tout simplement. La puissance de l'homme qui, du sommet de cette tour, contemple ses bateaux, ses entrepots, son monde.

mercredi, février 16, 2005

Raffarin et la Princesse de Luxembourg

Jean Pierre Raffarin m'a toujours fait penser à Proust. Oui, je sais ! cette image ne vient pas immédiatement à l'esprit, et Proust est aussi anachronique dans le système de connotation du premier ministre que Casanova dans celui de Jean-Paul II. Et pourtant, cet homme est propice aux associations d'idées, ironiques, tragiques ou pathétiques. il est de bon ton aujourd'hui de le comparer à une idole de préadolescentes ou à un animal ( selon un sondage, 28% des français l'associent à un sanglier ) et son interminable fin de course à Matignon finit par éveiller notre compassion.
Mais rappelons nous sa première et fameuse "petite phrase", celle qui signa son apparition dans les médias. LA FRANCE D'EN BAS. Qui ne s'est pas irrité et amusé de cette formule dégoulinante de compassion satisfaite et de paternalisme "III ème république" ?
Une des manières de juger un homme politique dans ses rapports avec la population est de l'observer dans ses visites de province, entre marchés et comices agricoles. A ce jeu, tout le monde reconnait que jacques Chirac est le plus sincère, celui qui y prend manifestement le plus de plaisir. C'est un homme de contact, qui donne de la poignée de mains avec générosité. Jean-Pierre Raffarin, pour sa part, a la très fâcheuse habitude de montrer son intérêt et sa satisfaction en flattant les joues des membres les plus méritants du bon peuple. Et c'est ici que Proust intervient, ou plutôt la Princesse de Luxembourg dans A l'Ombre des jeunes filles en fleur, qui prend pour saluer le narrateur et sa grand-mère le même regard et les mêmes gestes que le premier ministre lorsqu'il rencontre une vendeuse de légumes à Chasseneuil du Poitou.

" Cependant la Princesse de Luxembourg nous avait tendu la main et, de temps en temps, tout en causant avec la Marquise, elle se détournait pour poser de doux regards sur ma grand-mère et sur moi, avec cet embryon de baiser qu'on ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse à un bébé avec sa nounou. Mais dans son désir de ne pas avoir l'air de siéger dans une sphère supérieure à la nôtre elle avait sans doute mal calculé la distance, car, par une erreur de réglage, ses regards s'imprégnèrent d'une telle bonté que je vis approcher le moment où elle nous flatterait de la main comme deux bêtes sympathiques qui eussent passé la tête vers elle, à travers un grillage, au Jardin d'Acclimatation. (...) Puis elle dit adieu à Mme de Villeparisis et nous tendit la main avec l'intention de nous traiter de la même manière que son amie, en intimes, et de se mettre à portée. Mais cette fois, elle plaça sans doute notre niveau un peu moins bas dans l'échelle des êtres, car son égalité avec nous fut signifié par la Princesse à ma grand-mère au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on adresse à un gamin quand on lui dit au revoir comme à une grande personne."

Pour être parfaitement honnête, je dois avouer que j'ai surpris ce même comportement chez Bernadette Chirac le jour où elle tapota la joue de Xavière Tibéri pour lui signifier son soutien. Au moins peut-on dire que la Princesse de Luxembourg, pour sa part, ne fait ce geste que dans l'imagination du narrateur, sans jamais passer à l'acte. Les politiques, eux, n'ont pas cette pudeur.


je vous écoute
Posted by Hello

mardi, février 15, 2005

La Toile

Sous le filet d'eau chaude, peu à peu la matière sèche se désagrège. La pâte qui se ramollit mélange les couleurs jusqu'à les éteindre. Sur la faïence les arabesques virevoltent, tournoient et meurent. Le bleu qui s'endort, le rouge qui crie, le noir qui s'efface, tous ont dans leur dernier souffle la lueur de la résignation.
Sous ses doigts l'eau qui déroule ce qui aurait pu être la vie ne brasse plus que le vide. Ses mains qui tremblent. Ses larmes qui peut-être se mêlent à la fureur, sa peau qui soupire une envie déçue, une idée avortée, les pinceaux qui libèrent l'échec. Penché sur le lavabo, il regarde, seul et peut-être vide, les couleurs emmêlées disparaître lentement. Il faut cesser de voir, il faut oublier, traquer les résidus qui s'accrochent encore, retrouver la pureté, laver les ébats qui se sont noyés.
Soudain il sent comme la perte est grande; ses doigts crispés sur les pinceaux, sur les brosses, il comprend. Seul maintenant, sans couleur sans ardeur, il arrête le filet d'eau. Le silence qui reparaît, l'air qui tourne autour de sa tête. Il s'est trompé. Il a perdu.
L'atelier se repose. Les baies qui surplombent un parc ne laissent entrer que le soleil. La lumière s'est éteinte. Les chevalets, les toiles qui se cachent, les feuilles entassées et l'armoire où s'alignent, immobiles, les pots de peinture, se terrent comme si l'air, lourd, s'endormait et ternissait.
Tout s'apaise, il n'a plus mal. Dans son corps les ombres, les ardeurs se taisent enfin. La beauté, le temps, tout s'échappe à présent. Le silence. Le repos. La torpeur. Il a mal. Il sent sa main qui tremble, son ventre qui palpite, comme une trahison. Et dans sa tête les images, les mots qu'il voulait dire se sont entrechoqués, se sont cassés.
Au fond de la pièce la toile le regarde. La blancheur fardée comme une courtisane, les traces vives, les ombres brutales, tout est si terne. D'un bout à l'autre, des traînées noires, violentes, la rage de la frustration. Et derrière, accroché comme un mauvais souvenir, un visage qui sourit sans comprendre, une bouche qui sous ses mains ne s'est pas ouverte, des yeux qui n'ont pas eu la chance de parler au monde, une peau dont la surface n'a pas su retenir ni l'histoire, ni le temps.

Sur le trottoir la pluie a lavé la poussière. La route vide, les passants qui se pressent, il est seul. Alors il marche. Les mains dans les poches, lentement, ses jambes l'éloignent. Sur ses cheveux l'eau qui dégouline; il ne sait plus s'il pleure encore. Au coin des lèvres, des gouttes se sont assemblées. Dans le cou, le long du dos, sa chemise collée à la peau. Il a si chaud. Alors il marche. Et sur ce corps mouillé, il reste de la couleur, autour des ongles, au creux des doigts... il remet ses mains dans ses poches. Au bout de la rue, il est trempé. De sa langue il attrape la pluie sur ses lèvres. Pâteuse. Elle a même le goût de ... Soudain il comprend qu'il a de la peinture sur le visage. Rouge, bleu!? " Et si je lui ressemblais? " . D'un revers de main il ramasse sous ses yeux un liquide jaune, vert, orange et bleu, comme une flaque d'essence. Vinci lui-même n'aurait pu rendre un mélange aussi fondu. Alors il sourit. Il doit ressembler à un fou, seul sous la pluie, en chemise, trempé jusqu'aux os, la peau couverte de marbrures multicolores, qui coulent sur son corps. Dans le parc, il s'assoit sur un banc. Dans son dos, sous ses cuisses il sent deux plaques glacées. Et il frissonne. S'il n'était pas aussi las, s'il n'était pas aussi vide, peut- être n'aurait-il pas aimé cette eau froide, au long de lui comme une caresse, du souvenir, ou de la solitude. Car perdu dans ce parc où les arbres humides semblent essorer leurs couleurs et la lumière, sous ce ciel qui absorbe tout comme une vieille serpillière et d'un coup de balai couvre la vie et les yeux d'une couche grisâtre, dans ce corps qui ne distingue plus ni les vêtements qu'il porte ni la pluie qui continue à le gifler, il oublie d'où il vient. Il se dit que peut-être, il n'a pas su faire cet amour étrange, cette violence, à ses membres à la toile à la matière, et que la jouissance était bien pauvre. Il se dit qu'il a laissé le corps de son amant, effondré peut-être, insatisfait, seul maintenant comme lui, trahi.
Oui, il a fui. Oui il est parti loin de cet échec au goût aussi fort que le désir qu'il avait avant. Oui, il n'a pas pu regarder cette toile qui lui reprochait de ne pas parler, de n'être pas honorée. Pourquoi elle? Sous son masque inachevé, sa colère est de savoir que les autres, comblées, accrochées dans cet atelier ou vendues au prix de leur beauté, ont reçu de lui ce que maintenant il ne peut plus donner. Et lui il a fui, car il avait promis. Car il l'avait fait rêver. Et tout s'en est allé. Comment s'appelle ce sentiment, cette impression violente d'une cassure, d'un cadeau que Dieu nous aurait repris? Qu'est-ce qui est, ainsi, coloré des tons les plus vifs, des images les plus fortes de ses rêves anciens, mais qui fait si mal, si profond, et qui rend si fou? La frustration. De son art, de son talent, de ses idéaux. La frustration de ce qui, s'il avait pu, l'aurait conduit à la pureté, lui aurait fait recouvrer l'essence, l'image du paradis. S'il avait pu. S'il avait pu vivre la communion sacrée. S'il n'était pas l'échec, l'inconsistance, justement, oui, la fuite.
Alors il marche.
Dans sa tête il y avait le rêve. Dans sa tête il savait ce que cela pouvait être, un monde, une voix, un visage illuminé. Au centre son coeur, chaud encore de jouissances imaginaires, n'était ni rouge ni même bleu, comme les viandes que ce peintre espagnol se complaisait à étendre sur ses toiles, mais blanc, légèrement pigmenté cependant, mais si vaguement, comme dans un mirage, coloré d'idées que l'on voudrait y voir. Autour des mains qui l'enlacent, qui se pressent, des bras qui virevoltent et redoublent d'adresse pour le caresser. Il y avait dans ses voeux une telle sensation de sécurité, de sagesse extrême, que son coeur peu-à-peu se calmait, apaisé de la confiance qu'on avait pour lui. Tout cela avait une forme, un visage, une exquise impression d'unité, comme si une personne, un être, voire une personnalité, rassemblait dans ses traits, dans les courbes ombrées de sa physionomie tous les détails de ce rêve, de la chaleur de ce coeur à ce sentiment de sagesse. Il y avait aussi, dans cette image désirée, un mouvement harmonieux, un élan élévateur enrobé autour d'un axe parfait. Dans cette progression on sentait une maturité idéale où la lente avancée vers l'équilibre s'accompagnait d'une légèreté, d'une libération pure et belle. Dans sa tête ce mouvement suivait en fait le même chemin qu'une montée au ciel. Perennité, sérénité.
Soudain il a devant ses yeux le brusque éclair de la vie, de la réalité. Dans ce parc, où la pluie s'est enfin arrêtée, la lumière renait. La pureté, la légèreté, l'harmonie.... elles sont là, dans ces enfants qui recommencent à courir, dans ces êtres qui semblent réchauffer, réconforter, sécher tendrement ce lieu humide et sombre. Il y a de la couleur ici, si près de lui, "si près de toi que je pourrais te boire", il y a tant de choses, partout, tant de mémoires aussi, tant de désirs et de rêves mêlés, tant d'amour. Et lui si seul, si triste, si choqué de s'aperçevoir que dans ce qui l'entoure, que dans ce monde où chaque être est enchâssé comme une pierre, il y a ce qu'il s'épuisait à chercher dans ses rêves, dans un ailleurs si obscur qu'il devenait une autre personne, une autre histoire compliquée, ennuyeuse.
Il a froid. Déjà il commence à tousser, à renifler. Alors il marche, et rentre chez lui, chez celle, vers la promesse qu'il avait faite, et qu'il va tenir, "il faut". Les comissures de ses lèvres sombres s'élargissent. On y sent un changement, comme une envie de faire, de voir, de faire l'amour et de voir... ces rouges... Comme sa bouche, à présent, s'empourpre d'appétit. Et devant vous, je l'embrasserais presque.

On ne sait véritablement ce qui donne la lumière dans cette pièce. Il y a certes cette verrière, mais elle regarde le nord, et une rue si sombre que l'on se demande si on n'aurait pas mieux fait de la mettre ailleurs. Et puis il y a de l'autre côté les deux fenêtres, étroites, qui regardent le sud et le parc, si étroites tout de même que l'architecte devait avoir l'idée de fuir le soleil. Comme l'atelier est grand, le jour se perd à poursuivre les toiles, les couleurs et les objets, à les détacher de l'ombre où tout est plongé, où tout baigne et se mélange. Et dans le fond, là où le gris règne le plus, il y a le chevalet et l'oeil doit s'attarder un moment avant de réaliser que c'est effectivement un chevalet. Ce qui frappe alors, c'est que là où la lumière est la plus vive, il n'y a rien, ni tableaux ni objets, que le jour qui tombe, vide, sur le parquet. Il semble que les couleurs, la vie, soient volontairement protégées par la pénombre, il semble même, si l'on y réfléchit, que l'être qui vit ici est à l'image de cet architecte, rebelle à la lumière, indifférent au soleil. On devine les couleurs, on ne les voit pas. On devine aussi des meubles, sans beauté, sans âme, simples prétextes à la vie que l'on va faire naître sur ces toiles, indifférents, eux aussi, à ce qui se passe.
Sur le chevalet la toile est encore là. Alanguie elle attend. Assoupie. Mais elle veille, elle regarde, malgré son orgueil, son amant devant elle. Il est là, à côté, ému sans doute, troublé, mais plein de ferveur, de joie presque religieuse. L'instant est fixe, on dirait un tableau. Il me semble même le reconnaître.

Sous la peau de son cou, les muscles se tendent par à-coups, nerveusement, et ondulent, vibrent jusqu'aux tempes. Il n'est vêtu que d'un pantalon retroussé au dessus des genoux, et de peinture, surtout, de nombreuses tâches de peinture, qui lui labourent le corps, traces violentes, rite guerrier. On dirait qu'il n'y a que dans ce costume que son art est possible. Sa peau tendue ou souple, recouverte de traînées bleues ou de gouttes rouges, de zébrures de marbrures, de bariolages mi-divins mi-démoniaques, et toujours de sueur colorée, substance corporelle, sève semble-t-il féconde puisqu'elle s'accouple à la matière et fleurit suavement. Il y a dans ses gestes un symbole amoureux, une jouissance extrême où son instinct lui dicte de reproduire toujours les mêmes sensations, les mêmes courbes et rondeurs diverses, les mêmes tensions comme une souplesse contrôlée. Tout un cérémonial vers lequel tendent d'innombrables rites sacrificiels, des pensées blasphématoires et des envies inavouées.
Il est là, à côté d'elle, et de son corps il la modèle, de son souffle, de ses cris, de sa respiration tourmentée. Il lui donne son ventre, il lui donne la force de ses jambes, il lui donne l'étincelle mystérieuse qu'il a en lui et que l'on appelle la vie, ou l'envie. C'est l'amour tout simplement. Et dans ses yeux on peut voir comme un organe qui ensemence, et des jaillissements de fureur, de fierté, d'orgueil démesuré. La brusquerie de sa poitrine convulsive n'a de pair que le miracle de ses mains. C'est un enchantement. Le pouce encerclé dans la palette qu'il agite au gré de sa peinture, il fait bruire les couleurs comme un été provençal. De gestes rapides et pourtant fébriles il semble jouer des teintes, les compresser impitoyablement, les faire crier sur la toile - c'est un chant qui parcourt depuis le cristal d'une voix de soprano jusqu'aux pénétrants accents de baryton toute la gamme de l'harmonie plus passionnément que sur une scène d'opéra ou que dans un choeur de cathédrale. C'est le chant d'un monde qui résonne plus vrai que ce qu'il y a dehors. Et ici, sous la pénombre de l'atelier, la toile se diapre d'une vie enfin légère et mobile, "mon dieu comme elle devait étouffer dans cette atmosphère épaisse", et l'on sent le vent qui souffle, la fraîcheur qui nous hérisse la peau. Soudain la respiration. Et la liberté. Soudain, sous cette masse incompréhensible de traits tirés, une bouche éclot ennuagée de rosée, fragile,"on dirait qu'elle va pleurer", remplie d'une envie et de l'amour aussi. On voudrait l'embrasser! Soudain des yeux sourient, comme au matin, et l'on y lit encore le corps de la nuit, et l'or, et les étoiles aussi. Sous cette peau le sang circule, on le sait qui parcourt les couleurs. Et quelle union, quelle ardeur.
L'impatience qui est en lui, la sueur sur son front, il est animé d'une vie que l'on doute être humaine. Il râle, il se convulse, tout son corps est secoué de passions internes, et l'on sent un tel combat en lui que l'on se dit, peut-être a-t-il le diable au fond de lui. Mais dans ses pleurs au long de ses joues, dans sa bouche tordue, chaude et vive, il n'y a que la douleur exaltante de la création. Et de sa propre création. De ses mains brûlantes il a touché son origine. Une main tendue, purifiée, vers une mémoire perdue, vers un Dieu qui lui redonne une vie, par son âme, par son corps, par son doigt joint au sien.
Il se sent naître et cette toile, où Dieu lui a parlé, déborde de tout ce qui est en lui, à présent. Il a retrouvé des yeux, il a retrouvé une bouche, et tout ce qu'il voit, tout ce qu'il veut dire, est cette toile où maintenant son coeur palpite.D'un trait neuf, d'une main vive et jeune, en bas à droite, il écrit alors son nom.

christine

Quand Christine a eu sa tumeur au cerveau, elle a continué, avant son opération, à mener la même vie active de jeune femme moderne, instruite et responsable. Pendant les premiers temps, ses divers trajets entre son bureau, la nourrice, la maison de mes parents et son club de fitness lui permirent de croire que l’existence resterait la même et que cette échéance ne pouvait être qu’une formalité. Deux mois auparavant, n’avait-elle pas surmonté avec la plus grande facilité l’opération d’une tumeur sous la côte ? Mon seul souvenir de cette époque assez brève entre la révélation de la maladie et l’hospitalisation est un parcours en voiture au cours duquel ma sœur me ramenait à la maison. J’ignore la raison de ma présence ce jour là, mais je revois Christine, ma si belle sœur aînée, en tailleur, qui, en empruntant le chemin habituel entre nos deux domiciles menaçait sans cesse de heurter le trottoir de droite. Chaque fois que le volant, imperceptiblement, se tournait vers le bord comme hypnotisé par on ne sait quelle force, j’évitais l’accident en redressant la barre, ne voulant croire que les mains qui le tenaient en étaient les seules responsables. Que pensait-elle, alors, elle qui ne disait rien, toute préoccupée à rouler droit pour me reconduire chez moi ? Ne voyait-elle pas l’abyme menacer, gagner du terrain jusqu’à coloniser ses gestes les plus quotidiens ? Je n’en sais rien, je ne lui ai pas posé la question. Aucun de nous deux ne fit de remarques ce jour là, et lorsque enfin je me décidai à le lui demander, c’était trop tard, et toute trace de souvenir de cet instant avait disparu dans son esprit. La tâche accomplie, elle est repartie seule, et je l’ai regardée s’éloigner, sans jamais vouloir réaliser qu’il n’y avait aucune raison pour que cela ne se reproduise pas. Comment y est-elle parvenue reste un mystère, mais il semblerait que quelqu’un a veillé sur elle. Elle est passée prendre son fils d’un an chez la nourrice, est rentrée chez elle, et s’est mise à préparer le repas du soir, comme tous les jours. Elle n’a plus repris le volant. Le lendemain, l’ambulance est venue la chercher, avec ma mère, et l’a conduite à l’hôpital. Quand on me l’a rendue, elle n’était plus entière.
Les années ont passé et les mots dans sa bouche sont morts les uns après les autres. Aujourd’hui, seuls « oui », « non » et « alors » l’accompagnent encore, et son vocabulaire le plus riche se résume à quelques rares « formidable », « extra » et « merci » qui nous font exploser de joie.Je me demande en écrivant ces phrases si je ne lui dois pas, aujourd’hui, la volonté d’écrire ces phrases, comme une revanche ou plutôt, égoïstement, en réaction à la menace qui me guette, moi aussi, de sombrer dans le néant.

Ludovic - chapitre 2

Et pourtant ma vie est belle, simple, heureuse, sans les soucis de la progéniture, sans les affres de la pauvreté, sans la tranquille certitude de l’ignorance. J’aime un homme tendre et bon pour qui je suis le bercail, je travaille pour les générations futures, je me baigne tous les jours dans le luxe le plus gratuit et le plus nécessaire de la littérature et je plains sincèrement tous ces gens sur terre qui n’ont pas la joie de connaître mon magnifique, mon talentueux, mon irremplaçable chat.
Je décris dans les moindres détails les châteaux que je ne connais pas, je sais mieux que personne choisir le tissus qui ira le mieux avec un tapis, je prépare si bien mes voyages que j’apprend au guide égyptien le nom de la femme de Toutankhamon, je rêve et me réjouis du jour où je pourrai m’offrir une commode Transition à ressaut, je choisi les meubles, la place des plantes du jardin de mes parents, et j’ai mis autour de la chaîne qui retient mon lustre Louis XV à pampilles en cristal une housse de soie orange qui s’harmonise avec les rideaux, alors….Alors qu’est ce qui se passe ? Qu’est ce que je veux de plus ? Pourquoi revient-il avec ce goût amère, lui, qui aujourd’hui m’indiffère ?

ludovic - chapitre 1

Ma rencontre avec Ludovic fut aussi incroyable que pourrait l'être pour moi un prix Nobel de littérature. Cela tenait à la fois du conte de fée et de la tempête du siècle. Il représentait avec tant de romanesque l’insaisissable aventurier à l’attrait sensuel irrésistible, il paraissait si absolument en quête de personnalités volontaires, et je parvenais si mal à oublier que mon faible pouvoir d’attirance physique ne pouvait jeter le voile sur le peu de témérité de mon existence, qu’il me fut très vite impossible d’envisager que la vie allait me faire le cadeau d’une telle passion partagée. Il allait me falloir résister à l’engrenage de mon cœur qui s’emballait, me raisonner encore une fois – comme je l’avais tant fait auparavant – et reprendre le déroulement régulier de journées semblables qui, si elles étaient monotones et insatisfaisantes, ne m’en fournissaient pas moins un bonheur égal et mesuré, ainsi que la douce quiétude d’une atmosphère confortable et finalement assez facile. La tourmente était passée. Il ne me téléphonait plus d’ailleurs que très rarement. Voilà, il fallait maintenant continuer.
Si j’avais pu imaginer, la première fois où je vis sa photo sur un site de dialogues en direct sur Internet, que j’allais vouloir le séduire, je ne lui aurais surtout pas envoyé le message si sensuel et si mécanique qu’il finit par recevoir. Mais tant d’habitudes passées à se fondre dans les codes de ces « chats », tant d’acharnement à me conformer aux clichés « hard » de la sexualité gay (« mec BF TBM ch bo mec now », « Domi cuir autoritaire ch bon esclave soumis», « TBM cherche TTBM ») avaient fini par me faire maîtriser impeccablement ce langage. Langage qui par ailleurs ne m’avait pas trop mal réussi, à en juger par mon tableau de chasse, lequel, je n’en doutais pas, allait bercer ma vieillesse du souvenir des corps splendides auxquels j’avais pu faire l’amour. Je ne parviens même pas à retrouver en quels termes j’ai écrit à Ludovic la première fois mais après un échange réciproque de photos, les miennes ne l’ayant pas enthousiasmé, notre conversation tourna court. A deux reprises, pendant les quelques semaines suivantes, nous nous retrouvâmes sur Internet et échangeâmes à nouveau quelques mots. Puis un soir, un vendredi soir où l’habitude m’avait à nouveau conduit en ces lieux, quand nous nous fûmes reconnus, il me proposa d’aller boire un verre, sans autre implication sensuelle. Nous nous étions donné rendez-vous devant un cinéma, à mi chemin entre nos deux appartements, et je n’attendis pas cinq minutes l’arrivée de mon grand séducteur. Il était encore plus beau qu’en photo, où pourtant l’atmosphère estivale de l’instant immortalisé et le léger tee-shirt qui le vêtait permettaient de deviner son impressionnante musculature, alors que nos vestes épaisses, nos écharpes et nos pulls de ce soir si froid ne donnaient à voir que nos silhouettes générales et nos visages rougis. Le bar où il m’emmena non loin de là était protégé de la rue par une rangée de sapins en pots qui affichaient en cette fin décembre un dénuement de décoration très « chalet », alors que la pièce elle-même donnait plutôt dans le style tôle-usine-chantier. Il me sembla en entrant, ou peut-être mon modèle était-il trop élevé tout à coup, que les autres clients étaient assez communs, échalas comme moi mais sans visages intéressants (j’ai parfois la sensation que mon visage allongé et pâle transmet une image de culture et de raffinement qui, à défaut de toute autre beauté, peut séduire les plus sensibles), petits hommes hirsutes en vêtements fades, lourdes silhouettes de genevois élevés à la crème et aux viandes grasses. Je fus immédiatement emporté par ce visage qui me regardait, un peu large mais si régulier, où j’eu immédiatement envie de porter mes mains. Il avait une peau si lisse où le mouvement des muscles formait de fines vagues sur une surface sans ombres, et des yeux sombres si virils et félins qu’il me sembla qu’ils pouvaient tout aussi bien me rassurer que me punir, me désirer ou me réduire en lambeaux. Je n’oubliai pas que derrière ces gros vêtements d’hiver devait se cacher un corps d’une incroyable sensualité, un corps si massif mais qui, s’il avait la même peau que le visage, devait ressembler à celui frais et doré d’un jeune fermier sculptural, et inviter à la paresse lascive contre ce torse glabre – il ne pouvait qu’être imberbe ; imberbe, fort et onctueux, j’en étais sûr. Je ne pus m’empêcher d’imaginer ses fesses, larges et douces, pleines et chaudes. Tout devait ressembler à ce visage qui me regardait à présent, si proche à cause de la musique trop forte, dont les yeux, plongés dans les miens, ne pouvaient ignorer – comme je devais être lisible – que j’étais émerveillé, accroché à cette bouche qui me brûlait sans me toucher.
Je fus atteint par la grâce, effleuré par le doigt d’un ange dont la perversité allait jusqu’à proposer à mon cœur un objet à chérir dont je ne puisse sur aucun plan me sentir supérieur. J’avais accepté le rendez-vous d’une plastique incroyable, je découvris que ces yeux caressants étaient également perspicaces, que ce corps provocant pouvait se révéler mesuré, que cette bouche à laquelle on aurait voulu se coller ne parvenait pas à dire un mot qui ne fut intelligent, sensible et cultivé. Dès lors, je n’eu plus aucune maîtrise et me laissai emporter, pour la première fois, par un homme plus grand que moi, plus beau, plus volontaire et plus intelligent. Il ne me restait plus rien. J’étais sous son entière domination.
Nous ne vîmes pas le temps passer. Les heures s’écoulèrent jusqu’à la fermeture du bar. Notre verve rieuse nous enveloppait, un halo, rayonnant autour de nous, repoussait le reste du bar dans des contrées si lointaines que très vite nous ne fûmes plus conscients de son existence. Une bougie sous nos visages, un cendrier que je remplissais tant et si bien que je ne comprenais pas pourquoi le garçon venait le remplacer si souvent. Toutes ces heures si violentes et vrombissantes, toutes ces lumières qui clignotaient dans nos cheveux, toutes ces musiques qui s’enchevêtraient entre nos mots, j’étais sur un cheval de bois, blanc et doré, accroché à une barre enturbannée qui me soulevait dans les airs, entre le carrosse d’une princesse et l’avion d’un aventurier, étourdi par ces flonflons innocents et enfantins, qui célébraient dans l’allégresse, comme une victoire, notre rencontre fastueuse.
Il me flatta, me cajola, il me confia ses douleurs et ses espérances, me raconta sa vie, si tortueuse, si immorale et si veule parfois, sans jamais m’ôter de l’esprit l’image d’un univers merveilleux, fantastique, angoissant d’expériences extrêmes, et formidablement romanesque.Pourtant, je le méprise aujourd’hui. Pourtant je suis revenu de cette planète pourrie où le jeu fait mal, où les amours meurtrissent, où la morale même ne sert qu’un seul homme et où la vie n’est qu’une succession de conquêtes gratuites et d’expérimentations hasardeuses. Je suis revenu sur terre, plus raisonnable que jamais, plus convaincu de la justesse de mes valeurs et moins désespéré par la succession des désillusions. Je suis sauf, je suis entier. Mais ce fut si bon, ce fut si dramatiquement décadent que parfois, lorsque mon esprit se repose, lorsque je frotte méthodiquement ma dentition, perdu dans le reflet de ce mouvement dans le miroir, lorsque j’arrive cinq minutes trop tôt le matin au lycée, hébété, vide, lorsque le feu rouge me laisse trop longtemps inactif à un carrefour ou lorsque tout simplement j’évite de m’intéresser aux plages de publicités en attendant la suite du programme télévisé, parfois, alors, je laisse par mégarde ce démon de mon passé surgir en moi et me rappeler les goûts oubliés, oh, mais si vite reconnus, de l’espoir fou qui me vint un jour de pouvoir créer de mon corps et de ma vie une œuvre comme j’enseigne à mes élèves.

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